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Les 30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme

Retour sur la journée d’étude du 28 novembre 2013, au Centre Interculturel de Documentation

Par Elise Jaunet, chargée de formation et de sensibilisation au Centre Interculturel de Documentation de Nantes

http://www.resovilles.com/modules/massmail/archives_publiques.php?id=451

Octobre 1983. Alors que les affrontements avec la police et les crimes racistes ne cessent de s’aggraver, un groupe de jeunes issus de la cité des Minguettes à Lyon, décide de traverser la France

Un seul mot d’ordre : « Egalité des droits, Justice pour tous »

La 1ère Marche pour l’égalité et contre le racisme vient de voir le jour en France.

Le 3 décembre suivant, à leur arrivée à Paris, ils seront un peu plus de 100 000 à défiler.

30 ans plus tard pourtant, plus de 80% des Français n’en ont jamais entendu parler (1).

Cette Marche, évènement fondateur non seulement de la mobilisation des quartiers populaires mais aussi des jeunes issus de l’immigration, souffre d’amnésie populaire généralisée.

Cette « déclaration d’amour à la France » ainsi que la surnomma Toumi Djaidja, initiateur de la Marche, n’a trouvé sa place ni dans l’histoire officielle ni dans nos mémoires collectives.

Le Centre Interculturel de Documentation a souhaité profiter des 30 ans de la Marche pour l’Egalité et contre le racisme pour mener une réflexion large et critique autour de cette mobilisation, des jeunes qui l’ont portée et des politiques qui en découlent.

Que révèle cet évènement, aujourd’hui largement méconnu, de la France de 1983 et de sa relation à l’immigration ? 30 ans plus tard où en est-on de l’affirmation citoyenne et de la représentation politique des jeunes qu’on continue à désigner comme « issus de l’immigration » ? La situation dans les quartiers populaires a-t-elle évolué ? Quel bilan peut-on tirer des politiques éducatives et des politiques de la ville et quelles perspectives se dessinent ?

Afin de répondre à ces différentes questions, la journée d’étude du 28 novembre 2013 s’est articulée autour de plusieurs tables rondes.

Contexte, mémoire, héritage de la Marche

L’historien Yvan Gastaut a débuté cette journée en remarquant que la Marche constituait un tournant dans les représentations sur l’immigration en ce sens que pour la 1ère fois, elle mettait en scène une France plurielle, « une France de toutes les couleurs ». Plusieurs éléments contextuels permettent d’expliquer l’émergence de ce mouvement et toute la mobilisation anti-raciste qui viendra le soutenir.

Il faut d’abord se souvenir que le racisme «ordinaire» alors présent en France s’affirme particulièrement à l’égard des arabes et surtout qu’il se traduit de plus en plus par des crimes racistes, peu condamnés par la justice. Parallèlement à travers la problématique « des grands ensembles » (la Courneuve, Vénissieux) on commence, notamment dans les médias, à faire de plus en plus de liens entre insécurité et immigration tandis que le Front national apparaît et surtout s’installe durablement dans l’espace public. D’un autre côté, il faut également noter que cette période connaît de forts mouvements sociaux et que l’islam surgit alors dans l’espace médiatique autour de l’image de l’ouvrier immigré-musulman-gréviste (2), manipulé par des intégristes.

Marie-Laure Mahé est ensuite intervenue pour illustrer ce contexte par sa propre expérience de marcheuse permanente. Adèle Mommeja, Doctorante en sociologie, Université Paris-Ouest Nanterre-la Défense, quant à elle, est venue souligner que la Marche avait été un vecteur de militantisme pour ces jeunes issus de l’immigration en ce sens qu’elle leur avait permis de prendre conscience de la similitude des problèmes et des difficultés qu’ils rencontraient (volonté de retour des parents, crimes racistes, affrontement avec la police…). Elle constate néanmoins que si le sentiment d’appartenance qui en découle peut avoir une portée collective, il comporte aussi un effet limitatif, qui restreint souvent la portée des discours de ces jeunes à leurs origines immigrées plus ou moins lointaines.

Pour clore cette 1ère table ronde, Marie-France Flahaut, Éducatrice de Prévention et déléguée régionale du FAS de 1990 à 2002, a témoigné à travers son parcours et son expérience, notamment au sein du Fond d’Action Sociale de Nantes, de la traduction de l’héritage de la Marche de 1983 dans la réalité nantaise.

Représentation et état des lieux

La deuxième table ronde s’est interrogée sur la représentation de la « diversité » dans l’espace public français. Après une introduction en images d’Hamed Nadjar, Journaliste pour le webzine Med’in Marseille, qui a diffusé un reportage sur la faible représentativité des personnes issues de l’immigration dans les médias, Cyrille Prévaud, Directeur adjoint de l’association Tissé-Métisse, est revenu sur son expérience de militant. Des jeunesses Ouvrières Chrétiennes à Tissé Métisse en passant par le journal de Bellevue « Blanc Jaune Black Beur », il a expliqué comment la Marche de 1983 avait été le point de départ du militantisme de nombreux jeunes pourtant éloignés jusqu’alors,des problématiques touchant à l’immigration.

Dans un second temps, Leila Arslan, Docteure en science politique, Sciences-Po, Paris, a souhaiténous interroger sur le sens des mots et le jeu qui pouvait exister entre assignation et sentiment d’appartenance. Elle remarque ainsi que la « beurmania » des années 80 autour de la figure d’un «beur » symbole de multiculturalité positive et d’intégration possible, a progressivement laissé la place à un sentiment de « beur-beurk ». Les générations suivantes ont en effet vu dans cette figure du « beur » un être hybride sans profondeur historique ni culturelle. A la faveur de cette désaffection, c’est la figure du jeune musulman qui prend le relai à partir des années 90 et surtout 2000, tant dans le discours médiatique qui tend à remplacer des causes sociales par des raisons religieuses (3), que dans celui des jeunes qui se réapproprient ainsi une tradition culturelle et historique qui leur assure une « profondeur » identitaire. Plus récemment on assiste également à l’utilisation d’un nouveau terme « jeunes issus de la diversité ». La différenciation sociale à laquelle on assiste de plus en plus aujourd’hui (notamment à travers l’apparition des « beurgeois ») aboutira–t-elle à privilégier l’existence sociale sur l’existence culturelle ? La question reste ouverte.

En conclusion de cette 2ème table ronde, plusieurs acteurs des « générations héritières de l’immigration » ont témoigné de leur parcours pour s’affirmer dans la sphère politique, associative et économique.

Ali Rebouh, Adjoint à la vie associative à la Ville de Nantes, a souligné la nécessité, pour les jeunes de quartier, de se conscientiser et de surmonter leurs préjugés sur la classe politique afin d’investir le champ politique dans des missions qui ne se limitent pas à des sujets en lien avec les populations issues de l’immigration. Yasmina Abid a pour sa part témoigné de la potentialité entrepreneuriale des quartiers populaires qui ne pouvaient plus se cantonner seulement à des interventions de type socio-culturel. Enfin, Hayat Boudelaa est revenue sur les actions qu’elle mène avec l’association « Mixité de

France en action » pour rapprocher les jeunes et les entreprises tout en valorisant les liens inter générationnels et les relations inter quartiers.

Politiques éducatives : bilan et perspectives

Yolande Rosales, Formatrice à l’ARIFTS-PONANT et chercheure en sciences de l’éducation, a introduit cette 3ème table ronde en faisant un retour sur l’évolution de la politique d’éducation prioritaire et en s’interrogeant sur ses capacités à promouvoir la démocratisation dans l’accès aux savoirs et à lutter contre les inégalités à l’école. Le système français apparaît en effet aujourd’hui comme l’un des plus inégalitaires et le fossé ne cesse de se creuser entre une élite réduite et de plus en plus d’élèves en échec scolaire précoce. Elle a également rappelé que cette politique avait toujours été adossée aux politiques de la ville car elle identifiait les zones prioritaires d’éducation sur des critères socio–économiques et que comme pour cette dernière, un projet de réforme était à l’étude.

Myriam Naël est ensuite intervenue sur le programme de réussite éducative dont elle est en charge à la mairie de Nantes. Elle a précisé que la réussite éducative ne concernait pas seulement la réussite scolaire et que celle-ci devait se décliner avec tous les acteurs en lien avec les enfants de manière à les construire en tant que citoyen. Il apparaît dès lors nécessaire de surmonter les cultures professionnelles de chacun pour développer concrètement le « faire ensemble » et éviter les

distances qui se créent avec les acteurs associatifs et les gens des quartiers. Sylvie Clabecq, Formatrice CEMEA, Nantes, a pour sa part insisté sur le rôle de l’éducation populaire dans le cadre de la réussite éducative et la nécessité de soutenir les parents qui ne trouvent pas les codes pour entrer dans l’école et peinent à accompagner la scolarité de leurs enfants. Le travail de déconstruction sur les représentations de « l’immigré » doit absolument être développé dans l’enceinte de l’école et l’interculturalité considérée comme un levier de réussite éducative car il permet aux parents et aux enfants d’être fiers les uns des autres.

En conclusion, Abdeljalil Nachaoui, Président de l’ACMNN – Association Culturelle Musulmane de Nantes Nord, a rappelé que l’accompagnement scolaire des parents est tributaire de leur niveau d’étude et qu’il y a aujourd’hui encore un problème dans l’orientation des jeunes de quartiers, qu’on continue de diriger majoritairement vers des filières courtes.

Politiques de la ville : bilan et perspectives

Ainsi que l’a rappelé Yazid Kherfi, Consultant en prévention urbaine, Mantes-la-Jolie, en introduction de cette dernière table ronde, la politique de la ville est née suite à des violences et non l’inverse. Elle n’est pas le résultat d’une prise de conscience par les politiques de dysfonctionnements ou la conséquence de revendications citoyennes pacifiques. Dès lors on peut aussi se poser la question de la politique de prévention en France. Dans les quartiers le soir, ce sont les extrémistes et les délinquants qui occupent l’espace tandis qu’en face, les seuls intervenants présents sont la police.

Or, on sait que les policiers affectés dans les quartiers difficiles sont souvent les moins formés et viennent pour la plupart de province. Il est indispensable de réinstaurer le dialogue entre les jeunes et la police et de développer des actions de médiation. Parallèlement les adultes, dans l’ensemble trop défaillants, doivent absolument reprendre leur place, parler avec les jeunes et leur redonner de l’espoir. Car ainsi que l’a souligné Yazid Kherfi, la délinquance est avant tout l’expression d’une souffrance, que la prison ne saurait guérir, bien au contraire : « Quand tu sors de prison, tu sais mieux voler, t’as plus de copains délinquants et encore plus de colère ».

Dans un second temps, un débat s’est engagé autour du rapport Mechmache-Bacqué Pour une réforme radicale de la politique de la ville – Ca ne se fera plus sans nous entre Jean Gabriel Delacroix, Sous-Préfet à la Ville, Mohammed Mechmache, Président du collectif AC-Le-Feu à Clichy Sous-Bois et co-rédacteur du rapport, Chloé Le Bail, Vice-présidente du Conseil Régional des Pays de la Loire et Joanna Rolland, Adjointe au maire à la Ville de Nantes.

En introduction, M. Delacroix a précisé que la politique de la ville était partenariale et que cette politique publique quoique très critiquée présentait néanmoins le mérite d’être territorialisée et transversale.

Mohammed Mechmache a ensuite souhaité pour sa part rappeler que l’un des principaux obstacles à l’intégration était la stigmatisation qui conduisait inévitablement à de la violence. A ce propos, il est d’abord revenu sur les évènements de 2005 en faisant remarquer que le traitement médiatique de ces violences n’avait rien à voir avec la manière dont on avait mis en scène dernièrement, celles des bonnets rouges. Au vocable « d’émeutes urbaines » pour les uns, on a ainsi troqué celui beaucoup plus légitime de «révoltes sociales» pour les autres.

Il a également déploré que la question du voile conduise aujourd’hui à stigmatiser et exclure de plus en plus de femmes voilées, du tissu associatif et plus largement de l’espace public (4). Il a enfin rappelé que le vote des étrangers était une condition sine qua non de la participation politique dans les quartiers et donc plus largement de l’intégration. « L’empowerment » (5) des habitants des quartiers est au cœur de la proposition Pour une réforme radicale de la politique de la ville qui insiste et précise « cela ne se fera plus sans nous ». Il n’y aura pas de politique de la ville efficace sans l’implication des principaux intéressés.

L’enjeu de la politique de la ville réside donc dans sa capacité à démocratiser les quartiers et à remobiliser ses habitants. Pour ce faire M. Mechmache est revenu sur plusieurs propositions du rapport et notamment l’instauration de tables locales de concertation (6) et la création d’une fondation pour le financement des actions pour la solidarité sociale. Il argue en effet que de tels dispositifs permettraient d’élargir les personnes impliquées dans les processus décisionnels et ainsi d’éviter d’une part, le clientélisme politique, d’autre part, l’existence de véritables barons du milieu Chloé Le Bail et Joanna Rolland ont rejoint M. Mechmache sur la question du droit de vote des étrangers qui était une bataille à mener. En ce qui concerne plus précisément la démocratie participative, Chloé Le Bail a admis que les politiques pratiquaient la langue de bois et avaient davantage tendance à la valoriser dans leurs discours que dans leurs pratiques par peur du débat et de la confrontation. Elle a précisé que seule la loi pourrait réellement imposer dans les faits la co-élaboration au niveau des villes et que cela impliquait une vraie révolution dans la culture administrative et politique française. Joanna Rolland a pour sa part insisté sur la nécessité de fixer des règles du jeu claires : définir précisément ce qui est mis en débat ; débloquer des moyens financiers et humains à la hauteur ; s’appuyer sur un professionnel de la participation qualifié, être transparent, clair et enfin respecter les réponses données.

30 ans plus tard, la longue marche vers l’égalité est donc toujours d’actualité. De la reconnaissance d’une identité française plurielle et inclusive à la mise en œuvre de politiques de la ville adaptées et efficaces, les chantiers ne manquent pas. En même temps, ainsi que le soulignait Toumi Djaidja lors de sa venue à Nantes, « un peuple qui marche est un peuple qui vit ».

Des actes de colloque seront publiés courant 2014 et permettront de revenir de manière plus approfondie sur les différentes interventions de cette journée d’étude du 28 novembre 2013.

(1) Les Français et le racisme, 30 ans après la marche pour l’égalité, Sondage Opinion Way pour la Licra, Octobre 2013
 
(2) Pierre Mauroy, Premier ministre, et Gaston Deferre, expliquent les grèves non par des revendications sociales mais par la présence d’intégristes parmi les ouvriers ; Jean Auroux, ministre du Travail, multiplie les propos à ce sujet : « S’il est prouvé que des influences extérieures d’inspiration religieuse ou politique ont pesé sur le comportement des immigrés en grève […] alors le gouvernement prendra ses responsabilités et en premier lieu le ministère du travail. Nous ne tolérerons pas que ces attitudes compromettent la réussite des entreprises en agissant contre l’intérêt national »
 
(3) Lors des révoltes urbaines de 2005, la polygamie, la mosquée de Clichy et plus généralement l’islam ont été invoqué comme autant de causes de ces troubles sociaux.
 
(4) Il a fait référence à ce propos à l’affaire de la crèche baby loup, au refus récent des restos du cœur d’accueillir comme bénévole une jeune fille voilée et plus largement à l’augmentation inquiétante des agressions à l’égard des femmes voilées.
 
(5) Selon Marie-Hélène Bacqué, l’empowerment est « un processus par lequel un individu ou un groupe acquiert les moyens de renforcer sa capacité d’action, de s’émanciper »
 
(6) Au Canada, les tables de quartier de Montréal font un travail essentiel sur le terrain. Elles sont de toutes les consultations, elles aident des projets à éclore, elles veillent sur le bon développement des quartiers en tenant compte de l’aménagement urbain, de l’habitation, du transport, de l’éducation, de l’emploi.